Après les satisfecit d’usage – qui n’éprouverait pas un
soulagement extraordinaire de voir un homme intègre, un journaliste engagé, un
novateur médiatique, sortir des geôles infâmes d’un régime autoritairement
ubuesque ? – vient le temps des questions.
Il serait indécent de critiquer l’homme pour avoir
éventuellement cherché un arrangement avec ses persécuteurs. La prison, et en
particulier celle où il a été enfermé, doit être une expérience terrifiante
surtout lorsqu’on se sait innocent. Et nul doute que ses geôliers ont dû
recevoir des instructions pour la lui faire goûter. Et rien que la perspective
d’y passer plusieurs années aurait donné des cauchemars à plus d’un.
Il n’est pas inopportun d’apparaître comme l’autorité suprême qui, en dernier recours, et suite aux sollicitations venant de toutes parts, fait un geste d’apaisement alors qu’il en a été l’instigateur. Il y a là un renversement de situation qui frise le machiavélisme. L’autocrate se mue en bon père du peuple au-dessus de tous. Applaudissez bonnes gens ! On lui donnerait presque la médaille du juste. Faisons confiance aux médias serviles (un quasi-pléonasme au Maroc) pour nous servir cette belle fable.
L’autre objectif atteint par le Makhzen, qui n’a eu de cesse depuis 1956 de concentrer entre ses mains la réalité du pouvoir, de tous les pouvoirs, est de contrôler toute forme d’opposition, par tous les moyens. Seules les méthodes se sont « adoucies » vu le contexte international. Avec l’arrestation et la mise en examen de Ali Anouzla, il a réussi à museler l’un des rares sites d’informations qui se croyait en état de droit véritable et non en démocratie illusoire et dévoyée.
Qu’adviendra-t-il de ce site ? Il se sait sous surveillance et ses journalistes sont à la merci d’une convocation de justice initiée par le Palais. Drôle d’ambiance pour faire son métier d’informer.
Le dernier objectif recherché par le Makhzen est de caractère dissuasif. Terroriser à l’avance tous ceux qui auraient la prétention de critiquer le régime et ses dérives autoritaires. Avis aux « têtes brûlées » du 20 février et autres groupuscules contestataires. Seule une « opposition » médiatique soft, respectueuse, limitée, encadrée, sera tolérée. Et encore ! Une petite saisie de temps en temps, ou une amende, rappellent à bon escient qui est le Maître. C’est la politique de la carotte et du bâton dont Hassan 2 avait déjà montré toutes les subtilités, nous laissant une classe politique dans l’ensemble servile, timorée, corrompue, avec comme seul idéal de se faire sa place au soleil à n’importe quel prix.
Au-delà du destin personnel de Ali Anouzla, pour qui j’ai un
profond respect et à qui je souhaite un avenir digne de ses qualités, les
perspectives d’une démocratie réelle au Maroc paraissent bien dérisoires. La
faute aussi et surtout à une élite, prise au sens large, qui a sombré dans le
conformisme et la lâcheté.
Jacob Cohen
27 octobre 2013
